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Entre technique, évolution des métiers et création : une évolution de la bande sonore au cinéma

Rémi Adjiman
septembre 2014

Résumés   

Résumé

Au cinéma, il existe une interaction forte entre l’évolution des technologies et des outils, l’organisation et la répartition des tâches, la définition même des métiers et bien sûr l’expressivité et le langage filmique.
Il est question ici d’essayer de montrer ce mouvement qui implique les acteurs de la fabrication du son d’un film, les moyens techniques mis en œuvre, les caractéristiques correspondantes et les possibilités de la bande sonore elle-même.

Index   

Index de mots-clés : cinéma, bande sonore, son, ambiance, voix, évolution, technique, technologie, tâches, expressivité, métiers, ingénieur du son, chef opérateur du son, monteur son, mixeur.

Texte intégral   

Au commencement…

1Le cinéma sonore n’a pas existé subitement ce jour du 6 octobre 1927 lors de la première diffusion du Chanteur de jazz, communément reconnu comme le premier film parlant. D’une part, de multiples autres tentatives pour associer des sons aux images avaient été faites bien antérieurement par Thomas Edison et Léon Gaumont. D’autre part, il a fallu plusieurs années avant que le son – en tant que matière complexe de l’expression1 filmique – ne puisse réellement trouver sa place, en particulier dans sa relation à l’image2.

2Aux origines du cinéma sonore, le film ne contient, pour le dire comme Claude Bailblé, que des sons écoutés et non des sons entendus. Cela signifie que les sons utilisés sont toujours saillants, prégnants et émergeants. Ce sont des voix, des musiques et des bruits signifiants, de premier plan. Le silence est celui – très relatif ! – du souffle généré par la piste optique. Il n’y a pas de sons environnants, ces sons que l’on entend sans y prêter réellement attention et qui ne peuvent pas être captés par le micro, ni restitués dans la salle par l’ensemble des dispositifs. L’ambiance ne peut pas se démarquer du silence car les écarts de niveau disponibles n’excèdent pas 15 décibels.

3Depuis ses débuts, le cinéma a motivé de nombreuses recherches et innovations. Son évolution a été jalonnée par d’innombrables avancées technologiques. Dans de nombreux cas, ces évolutions ont conduit à des bouleversements profonds qui ont modifié les conditions de diffusion pour le spectateur mais aussi les procédures de fabrication, l’organisation des tâches, la définition même des métiers et également les possibilités de la mise en scène et de l’expression du langage cinématographique.

4Depuis une trentaine d’années, cette évolution a pris un tournant particulier, attisée par le grand bouleversement du numérique. Avec le recul des années qui se sont écoulées après cette période de changements majeurs, mais également avec le mouvement qui se poursuit encore aujourd’hui, aidé par les développements technologiques qui continuent d’évoluer avec frénésie, il devient possible de questionner l’influence d’une telle période sur les pratiques, sur les outils, sur les métiers, mais aussi sur les possibilités d’expression de la matière filmique.

5Au cours de cette période, le son au cinéma, plus encore que l’image, a progressé de façon très rapide et a enchaîné les bouleversements comme l’apparition des systèmes de diffusion en multicanal, la numérisation, l’introduction et le développement des stations de travail, l’usage des enregistreurs multipiste en tournage, l’accroissement phénoménal de la puissance de traitement audio, la transformation complète de la chaîne de fabrication (workflow).

6L’avènement de technologies sans cesse nouvelles interagit fortement avec l’évolution du langage cinématographique, avec le désir constant du spectateur d’éprouver de nouvelles sensations et émotions, avec les changements d’organisation dans la fabrication d’un film, avec les méthodes et les pratiques professionnelles et avec l’identité même de la bande sonore.

7Dans cet article, il est question d’esquisser une mise en perspective de ces évolutions technologiques avec l’arrivée de nouvelles pratiques, de nouveaux métiers et même, bien sûr, cela devient central, avec les transformations de l’expressivité de la bande sonore elle-même et de ses relations à l’image.

8Nous souhaitons préciser que nous nous intéressons ici aux films de fiction, dont la structure narrative nécessite un travail de découpage en séquences et en plans, où les moyens de production sont les plus importants, où les sons peuvent exploiter tout le potentiel technique des systèmes de diffusion en salle et où la bande sonore nécessite un travail exigeant où le savoir-faire est mobilisé pour que toute cette matière soit au service du récit.

9Par ailleurs, nous nous intéressons à un cinéma qui adopte principalement le son direct, c’est-à-dire qui exploite des prises de son réalisées sur le lieu et le temps même du tournage.

1. Le son au cinéma commence sur un plateau de tournage

10À l’exception des films d’animation dont les images sont dessinées et/ou calculées par des machines, tous les films commencent leur phase de production sur un plateau de tournage. Depuis l’avènement du parlant, une équipe dédiée à la prise de son place un ou des micros en direction des comédiens et capte les voix et les événements sonores importants. Cette pratique existe depuis l’origine et semble, en apparence, dans ces objectifs fondamentaux, ne pas avoir évolué.

11Aux origines, sur les plateaux des studios, le chef opérateur du son s’est octroyé une place disproportionnée3. Le rôle hégémonique de son microphone au charbon dont la faible sensibilité obligeait les comédiens à s’en approcher de très près, puis l’encombrement de sa girafe (l’ancêtre de la perche, montée sur un chariot) ont imposé subitement des procédures à la mise en scène et à toute l’équipe image. À ce moment-là, tous les sons du film passent, en temps réel, par un unique microphone et s’inscrivent, de manière optique, sur de la pellicule. L’opération est irrémédiable. Il n’existe aucun moyen de mélanger différentes sources sonores après le tournage. Les musiciens ou les bruiteurs sont présents sur le plateau, non loin des comédiens. Le système qui enregistre le son impose un dispositif volumineux.

12Mais, l’histoire du plateau de tournage a été en mutation constante et si l’on observe en particulier une page plus récente du cinéma il apparaît que le rôle du chef opérateur du son a beaucoup évolué alors que la définition de sa mission principale – celle de capter les sons sur le plateau de tournage – reste identique.

13En 1958 sort le Nagra III, premier enregistreur portable à bande magnétique entièrement transistorisé. Il est alimenté par 12 piles qui lui donnent une grande autonomie. Cette machine atteint le même niveau de qualité que de lourdes machines de studio. Il sera utilisé de manière systématique sur les plateaux de tournage à partir de 1961 (Steinlein, 2007, p. 98).

14À compter de cette date, une autre forme de cinéma devient possible. Associé à une caméra légère, le Nagra devient le symbole de la nouvelle vague et Antoine Bonfanti ouvre de nouvelles perspectives à la prise de son, avec son fameux microphone Beyer M160. Le cinéma sort des studios pour aller dans la rue.

15Le son direct des films de Jacques Rivette, François Truffaut, Éric Rohmer ou Jean-Luc Godard devient « le son du réel ». Alors que la post-synchronisation des voix est parvenue à un niveau technique parfait, le son direct, plus précisément le son synchrone, change radicalement de cap et met en valeur la vérité des voix captées dans l’instant présent. C’est une toute autre logique qui donne de l’importance aux événements de la vie et à l’acoustique des lieux. L’ambiance se met à exister, à donner des précieuses indications sur son époque ; elle peut même masquer les dialogues par moment.

16La bande sonore perd également son habitude de masquer les traces de l’énonciation filmique. Ici l’ambiance sonore n’est pas décalée pour chercher à cacher le cut du changement de plan dans l’image. Au contraire, l’ambiance sonore renforce cette rupture par une parfaite synchronisation de son point de montage avec l’image, pointant ainsi vers elle son index pour la mettre en évidence et accroître la sensation de cassure4.

17Pour des générations d’ingénieurs du son (de Jean-Pierre Ruh à Pierre Gamet), il devient possible de « signer5 » la bande sonore du film, c’est-à-dire de fournir au montage des éléments sonores (issus des sons directs) déjà mixés sur une bande magnétique mono puis, quelques années plus tard, stéréo (lors de l’apparition du Nagra IVS). L’équili