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Présentation: Les usages du politique et leurs enjeux dans les pratiques artistiques et expressions esthétiques  

Sofiane AILANE, Laure GARRABÉ et Alexis MARTIG
octobre 2013

Index   

1 Dans ce second numéro, Cultures-Kairós se propose d’interroger les manières dont les pratiques artistiques et les expressions esthétiques rencontrent le politique dans les sociétés contemporaines. Il s’agit également de tenter de comprendre comment les manifestations qui ne relèvent pas a priori du champ du politique parviennent à reconfigurer ce dernier et proposent de nouvelles pistes pour l’appréhender. Se situant à la croisée de l’anthropologie politique, de l’anthropologie du corps et celle de la performance, les réflexions de ce numéro cherchent à saisir la nature de ces « liens » pour comprendre dans quelle mesure l’artistique, l’esthétique et le politique se rencontrent, se superposent et interagissent. Il s’agit ici d’interroger et de dépasser les frontières pensées entre l’artistique et le politique, exprimées dans la majorité des sociétés contemporaines par l’usage de termes spécifiques et l’existence d’institutions distinctes, et qui supposent que parler d’artistique et de politique revient à parler de deux réalités plutôt différentes et autonomes.

2 Les textes qui composent ce Théma abordent ainsi des problématiques qui étudient les relations de pouvoir et de domination en construisant leurs analyses autour des dimensions performatives, créatrices et émancipatrices des pratiques artistiques et des expressions esthétiques. Il s’agit par là-même de s’intéresser aux processus de déterritorialisation du politique en anthropologie, et dans les arts vivants, et de tenter de saisir la dissolution des frontières, voire leur disparition, entre le politique et l’esthétique, et comprendre les termes de leur confusion. Si se politiser revient aussi à se désocialiser, au sens de rompre avec les normes sociales dans lesquelles on a été socialisé, il est clair que les termes de cette désocialisation – qui sont aussi des formes de renonciation à « l’identité » – s’énoncent en particulier au travers d’une élaboration esthétique singulière. À travers des analyses anthropologiques basées sur des matériaux ethnographiques actuels, ces contributions donnent à voir combien l’étude d’objets liés aux arts permet d’appréhender des enjeux contemporains de domination, de marginalisation et de reconnaissance sociale. Ce sont à la fois la performativité du politique, les dimensions politiques de « performances », ainsi que les processus inédits ou locaux de fabrique du politique, qui sont ainsi étudiés, où un questionnement central s’articule autour de la critique et de la négociation des catégorisations sociales inhérentes aux rapports de pouvoir. En se demandant dans quelles mesures les expressions esthétiques et artistiques de populations dominées et marginalisées, mais aussi celles d’artistes professionnels, relèvent d’enjeux fondamentalement politiques, les présentes contributions semblent confirmer que ces objets peuvent nous permettre de mieux saisir la dynamique des rapports sociaux au sein des sociétés contemporaines.

3 En effet, en montrant ce qui se joue derrière les pratiques, les mises en scènes ou les événements étudiés, les réflexions développées dans ce Théma cherchent à comprendre comment ces objets participent à des processus de redéfinition du social, de ses normes et de ses frontières symboliques, mais aussi, plus largement, de la défaite du social.

4L’analyse empirique de certaines pratiques artistiques dans des contextes socialement tendus nous pousse à penser un lien évident entre l’esthétique et une expression qui serait de l’ordre du politique selon différentes acceptions (micro, macro, géo etc.). Néanmoins les objets culturels artistiques sont plurivoques, et nous sommes aussi confrontés à la pluralité des significations que leur accordent les acteurs. A ce titre, l’ethnographie apparaît comme un des meilleurs moyens d’expliciter les pratiques en les replaçant dans un contexte culturel et social, tout en précisant les expériences sensibles vécues et partagées par les acteurs.

5Loin de renforcer l’idée de l’existence de champs et d’objets distincts, les auteurs de ce dossier développent leurs réflexions à partir de réalités sociales et d’objets variés, tels que des performances liées à l’amérindianité au Canada, le hip-hop dans le Nordeste du Brésil, des festivités dansées et chantées dans la région du lac Lugu, chez les Mosuo en Chine, les relations entre rituel et cinéma au sein d’une population indienne au Brésil, et l’expérience d’un dispositif d’enseignement supérieur des pratiques et expressions artistiques en Martinique.

6 Analysant les mises en scène des performers tels que Louis-Karl Picard-Sioui, huron-wendat, lors du 400è anniversaire de la ville de Québec, et des américains Coco Fusco et Guillermo Gómez-Peña lors de divers festivals, dans deux performances-discours sur l’amérindianité, et plus largement sur l’indigénéité et le rapport à l’autre, Jonathan Lamy nous propose une réflexion sur la subversion du « regard colonial sur les cultures autochtones ». L’auteur étudie les limites et les capacités émancipatrices de telles performances par rapport à ce regard, à travers le rejeu des stigmates et la stigmatisation, et interroge leurs potentiels subversifs dans l’art de la performance. En posant la question de savoir si l’on peut « représenter l’autre sans avoir recours au stéréotype », il pose quelques jalons critiques sur ce qu’il qualifie d’ « anthropologie performative » et dont les échos ne manquent pas de rappeler la sombre histoire des relations entre spectacle vivant et la fondation de l’anthropologie. Sofiane Ailane s’intéresse ensuite au lien entre la pratique du hip-hop et l’engagement militant à partir du mouvement hip-hop dans la ville de Fortaleza, au Brésil. Dans ce dispositif urbain, il expose les stratégies à l’œuvre d’une subculture et d’une subalternité locales à travers ses reterritorialisations dans les posses : la pratique du hip-hop investit une esthétique globale pour en faire un « instrument d’action politique » local, au service des communautés – a comunidade – des périphéries et favelas socialement et territorialement marginalisées. Il montre comment ces stratégies inscrivent ainsi ce mouvement dans une dynamique de « revendication d’une citoyenneté effective ». À partir d’une ethnographie de danses et de chants de festivités au sein devillages Mosuo en Chine, Pascale-Marie Milan engage une discussion sur leurs dimensions (infra)politiques dans la construction des sociabilités et la négociation de la représentation d’une minorité par-delà l’imaginaire national chinois contemporain. Elle met ainsi en lumière, comment la « mise en tourisme spectaculaire », fortement encadrée d’un côté par le pouvoir politique national et local, est investie par les populations locales pour se redéfinir comme des « contemporains des touristes » et « contredire les projections [traditionnelles] émises à [leur] égard ». Rosângela de Tugny, nous présente un texte interrogeant les relations des indiens Tikmũ’ũn _Maxakali dans l’État de Minas Gerais au Brésil avec les ONG et l’État, et leur « résistance culturelle », à partir d’une analyse de leur rapport à l’« image ». Pour comprendre les enjeux de ces relations, l’auteure explore ainsi la complexité des représentations socio-cosmologiques Tikmũ’ũn, comme la mise en équivalence du corps et de l’image revenant à cette « horizontalisation des sujets », « ces distributions de la personne Tikmũ’ũn en de multiples positions sociales et affectives ». Ce phénomène de « résistance culturelle » manifeste en fait une « dissolution d’une forme de puissance sur une autre », où nos ontologies de la domination, de la subjugation et de la hiérarchisation telles que nous les entendons, se trouvent tout à fait relativisées. David Khatile nous présente les enjeux émancipatoires au cœur de l’enseignement des pratiques artistiques et expressions esthétiques en contexte post-esclavagiste, à partir d’un retour sur les premières expériences d’un dispositif public local créé par le Conseil régional de la Martinique en 2011 : le « Campus Caraïbéen des Arts » (CCA). L’inclusion des acteurs sociaux dans le CCA, l’ouverture de l’enseignement supérieur aux artistes non-bacheliers, une posture réflexive sur les enjeux de pouvoirs inhérents à la forme de l’enseignement, des modalités de gouvernance spécifiques revendiquant une autonomie sont, comme Khatile le donne à voir, bien plus que les composantes qu’un projet éducatif : ce sont les éléments d’un projet social, éthique et politique en train de se faire. À travers un travail sur les régimes esthétiques, les projets pensés et développés au sein du CCA s’inscrivent ainsi dans une dynamique émancipatoire qui vient mettre en perspective le rapport spécifique de la France avec ses anciennes colonies, tout en étant conscient de l’importance d’éviter un « ressentiment anti-colonial » pour « construire des expériences de développement et d’émancipation en Caraïbe » aujourd’hui.

7Les Paroles de Maîtres tels qu’Olivier Comte et Raumi Souza, recueillies respectivement par Véronique Muscianisi et Alexis Martig, ne manquent pas de désorienter les constructions anthropologiques du politique. Olivier Comte et le Collectif des Souffleurs commandos poétiques (Aubervilliers, France) procèdent à une véritable subversion de la place de l’artiste dans un projet qui est celui d’une politisation qui passe moins, peut-être, par l’occupation que par l’habitat de l’espace urbain : il s’agit en effet de provoquer ce « ralentissement du monde » que l’occupation, certes puissante et radicale, mais trop éphémère, ne parviendrait pas à réaliser. Il s’agit pour eux de penser et offrir des « outils » prêts à instrumentalisation par les habitants qui deviennent alors acteurs de cette notion architecturale et de géographie humaine fondamentale qu’est l’habitat, mais à l’échelle de l’urbanité sociale : pour pouvoir rêver sur le long terme, il faut commencer par une « légère modification des indices du monde ». Le Collectif se pose en intermédiaire, et n’hésite pas à renoncer à son statut et à la catégorie d’artiste voire, va jusqu’à la déjouer en se « dissolvant dans la superficie ». Ce pouvoir de suggestion remet manifestement en jeu les cartes de la démocratisation. Il devient pouvoir de responsabilisation où l’artiste ne s’assume plus qu’en « maître ignorant » et l’habitant en constructeur de sa propre arène politique, où c’est la « contamination poétique » qui devient l’opérateur du processus de conviction. De son côté, Raumi Souza rapporte comment sa trajectoire personnelle de vie l’a progressivement conduit à utiliser les pratiques artistiques pour faire passer des messages politiques, et comment il a ainsi trouvé au sein du Mouvement social des Sans Terre du Brésil, le moyen de mobiliser des jeunes et de développer des activités musicales dans une logique émancipatoire. Ses productions sont ici complètement liées à un projet de critique sociale construit sur les capacités de la musique à énoncer et matérialiser une micropolitique sonore. Pour exister dans la dense forêt de la musique industrialisée, ils les peuplent alors de rimes courtes et percutantes où la crudité de l’énonciation des valeurs et de l’identité du MST les rend inébranlables. « Je suis Sans Terre/ je suis pauvre/ je suis noir/ je suis la révolution », et « Ce drapeau est celui de la fraternité/ de la liberté et de l’harmonie/ c’est le drapeau de la lumière et de l’espoir/ plan de changement de l’utopie » sont ici à la fois la dénonciation des inégalités vécues mais aussi l’expression d’une volonté et d’un projet politique désirant plus de « démocratie », de « citoyenneté » et d’ « égalité ».

8Les Portfolio de ce Théma n°2 énoncent encore d’autres points de vue par l’image. Le collectif des Souffleurs Commandos Poétiques capte une véritable collectivisation en acte et nous transportent d’Aubervilliers au Brésil, en passant par le Japon. Dans sa vision d’un rituel de présentation de bébés morts aux yãmĩyxop – esprits pères et mères adoptifs – par l’entremise des Tatakox – aérophones animés – Donisete Maxakali, photographe et filmeuse Tikmũ’ũn, ressignifie la mort en opérant un jeu de flous dans sa manifestation entre les bras des vivants. Comme si la virtualité – ce qui s’oppose au fond à la finitude du vivant – était l’absolu de la survivance/du maintien du sentiment d’appartenance, quand tout se confond, corps et âme, son et instrument, père et mère, vie et mort, mythe et réalité. C’est-à-dire une politique de la virtualité qui redéfinit le social en le situant dans son impermanence. On comprend dès lors tout le sens de la possibilité d’enfanter les images.

9 En cela, les différentes contributions de ce numéro donnent à voir combien l’étude des limites entre esthétique et politique, scène artistique et scène politique et des dimensions politiques de performances portées par des populations historiquement marginalisées ou d’artistes, se révèle être particulièrement intéressante pour penser les enjeux de domination, et les « arts d’y résister », pour paraphraser d’une certaine manière James C. Scott (2009). En effet, en nous sortant de l’arène politique à strictement parler, tout en mettant en lumière des enjeux directement politiques, les auteurs de ce numéro montrent que les frontières du politique et de la démocratie se construisent aussi dans le sensible et dans l’esthétique, et que dans cet espace-temps se jouent aussi des négociations qui sont au cœur des dynamiques sociales (re)définissant les frontières symboliques des sociétés contemporaines. On retrouve donc ici des enjeux déjà mis en lumière par Alvarez, Dagnino et Escobar (2000) au sujet des politiques culturelles évoquant alors l’importance de l’étude des dimensions culturelles du politique et des dimensions politiques du culturel, dont l’enjeu sont les paramètres de la démocratie, c’est-à-dire les frontières de ce qui doit être défini comme arène politique. C’est pourquoi, il nous semble que la richesse des contributions de ce numéro réside dans ce qu’elles alimentent de telles réflexions sur les catégories du politique dans les sociétés contemporaines à partir d’exemples provenant de contextes sociaux particulièrement variés (performers professionnels, éducateurs sociaux, villageois membres de groupes folkloriques, membres d’une réserve indigène, ou encore les acteurs d’une autre manière d’utiliser l’institution pour produire de la connaissance avec les étudiants universitaires…). Mais aussi, parce qu’elles viennent apporter des éléments de réflexions aux interrogations contemporaines sur les limites du modèle de la démocratie moderne.

Bibliographie   

Sonia Alvarez, Evelina Dagnino et Arturo Escobar (coord.), Cultura e politica nos movimentos sociais latino-americanos. Novas Leituras, Belo Horizonte, Editora UFMG, 2000.

James Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments d'un discours subalterne, Paris, éd. Amsterdam, 2009.

Citation   

Sofiane AILANE, Laure GARRABÉ et Alexis MARTIG , «Présentation: Les usages du politique et leurs enjeux dans les pratiques artistiques et expressions esthétiques  », Cultures-Kairós [En ligne], paru dans Les numéros, mis à  jour le : 15/10/2013, URL : http://revues.mshparisnord.org/cultureskairos/index.php?id=746.

Auteur   

Sofiane AILANE, Laure GARRABÉ et Alexis MARTIG