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L’existence n’est pas scientifique

Françoise JANDROT
septembre 2015

Résumés   

Résumé

Depuis l’invention de la psychanalyse par Freud, l’évolution de la pratique et de la théorisation en France a connu avec Lacan, dès les années 1950 et puis avec Guattari dès 1960, des réactualisations fondamentales. Contrairement à la psychiatrie, la pratique analytique n’est pas une application de la théorie mais une expérience créatrice de production de subjectivité. Ceci justifie les positions critiques à l’endroit des utilisations par d’autres pratiques des références théoriques analytiques.

Abstract

Since the invention of psychoanalysis by Freud, the evolution of both the practice and the theorization in France has known with Lacan, from the 1950’s and then with Guattari, since the 1960’s, fundamental readjustements. Unlike psychiatry, the analytic practice is not a theorical application but rather a productive creation of subjectivity. This thus justifies the critics towards the uses of theorical and analytical references by other practices.

Index   

Index de mots-clés : psychanalyse, pratique, subjectivité, expérience, transfert.
Index by keyword : psychoanalysis, practice, subjectivity, experience, transference.

Texte intégral   

Ce que préserve la praxis analytique, ce qu’elle comporte de nature à changer les fondements de ce qui est mis au titre de l’universel, c’est l’inconscient. (Lacan, 1977, p. 1).

1De l’argument proposé aux auteurs sollicités par la revue Cultures-Kairós, pour le numéro consacré aux relations entre la psychanalyse et l’anthropologie, je discuterai ici le point concernant les attentes des chercheurs à l’endroit des théories psychanalytiques, ces dernières supposées pouvoir contribuer à mieux comprendre la vie en société1.

2 C’est avec quelques textes de Freud, de Lacan et de Félix Guattari que je préciserai pourquoi la psychanalyse ne peut prétendre à la compréhension de la vie, pas plus qu’à celle de la vie en société. Cette compréhension suppose, a minima, à la vie et la société, une finalité2. La théorie analytique ne vise aucune téléologie. La notion même de compréhension, de quoi que ce soit, de la vie, de la société ou de soi même, reste hors champ analytique. En novembre 1967 Lacan fait une conférence sur la psychanalyse et la formation du psychiatre dans le cadre du Cercle d’études psychiatrique créé par Henri Ey, il évoque son expérience d’analyste avec de jeunes psychiatres qui entreprennent leur analyse pour mieux « comprendre », disent-ils, leurs patients. La réponse ne laisse aucun doute quant à la position de Lacan à l’endroit de la compréhension. La psychanalyse n’est pas faite pour communiquer un sens, rappelle t-il,

mais justement, de marquer en quels fondements radicaux de non sens et en quels endroits les non-sens décisifs existent sur quoi se fonde un certain nombre de choses qui s’appellent les faits subjectifs. C’est bien plus dans le repérage de la non-compréhension, par le fait qu’on dissipe, qu’on efface, qu’on souffle le terrain de la fausse compréhension quelque chose peut se produire qui soit avantageux dans l’expérience analytique. (Lacan, 1967, p. 4).

3Avec ces trois psychanalystes qui ont, chacun, laissés des textes théoriques fondamentaux, témoignages des transformations permanentes des productions théoriques, indissociables de la pratique analytique, je montrerai leur constant positionnement à l’égard d’une quelconque compréhension. La pratique analytique requiert, entre autre, le dispositif du transfert, qui exclut, de fait, quelque application, ou généralisation.

4Depuis Freud, les textes théoriques s’articulent avec la pratique dont il n’exclut pas qu’un cas puisse invalider telle ou telle dimension soutenue jusqu’alors théoriquement. De Freud à Lacan en passant par Guattari et de nombreux autres, les psychanalystes empruntent, détournent des concepts de leur épistémè d’origine, pour forger leur propres outils, non applicables à un autre champ de savoir. Ces emprunts ne constituent pas un ensemble théorique cohérent ni un savoir cumulable. Les notions, et concepts, outils, au service de la théorisation participent des mêmes contextes socio-économico-politico-culturels que ceux à l’œuvre dans processus de subjectivation. La psychanalyse est une praxis. L’articulation entre la théorie analytique et sa pratique se retrouve après Freud, chez Lacan. Quant à Guattari, par la nomination de la schizoanalyse, il ouvre un autre espace théorico-pratique.

Sigmund Freud

5Dès la fin du XIXé siècle, à la suite d’heureuses rencontres3 et d’expériences cliniques, Freud, « inventa » la psychanalyse. Il maintiendra toujours une ligne de partage entre la technique analytique et les autres thérapies qui ne peuvent se réclamer de la psychanalyse. En 1914, dans sa « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » il fait de la théorie du refoulement le pilier sur lequel repose, alors, l’édifice de la psychanalyse. En lien avec l’innovation technique de l’abandon de l’hypnose, qui dissimulait la résistance, et l’amnésie, il écrit :

L’interprétation théorique de la coïncidence entre cette résistance et une amnésie conduit inévitablement à la conception de l’activité psychique inconsciente, qui est celle de la psychanalyse et qui, en tout cas, diffère notablement des spéculations philosophiques sur l’inconscient. Aussi peut-on dire que la théorie psychanalytique représente une tentative de rendre compréhensible deux constatations singulières et inattendues qu’on fait lorsqu’on qu’on cherche à ramener les symptômes morbides d’un névrosé à leurs sources, c’est-à-dire à des événements survenus dans la vie antérieure du malade : nous voulons parler du transfert et de la résistance. Toute orientation qui se rattache à ces deux faits comme à son point de départ a le droit de se qualifier de psychanalyse, alors même qu’elle aboutit à des résultats différents de ceux obtenus par moi-même (Freud, 1969, p. 81-82).

6Entre les premiers travaux sur l’hystérie et ce texte de 1914, Freud expérimenta avec ses patientes et sur lui-même l’analyse de rêves. Le recueil et l’analyse de ses propres rêves alimente l’essentiel de son livre publié en 1900, « L’interprétation des rêves ».Les effets de la résistance et de sa levée dans le dispositif du transfert s’y développent. La place de Fliess et les échanges épistolaires (L’unebévue, 2008) entre les deux amis, au cours de ces années de genèse de l’invention de la psychanalyse, aura tenu lieu de transfert. La psychanalyse s’est inventée in statu nascendi, et la théorie du refoulement est un produit du travail analytique obtenu à partir de nombreuses expériences.

7Freud n’eut de cesse, jusqu’à sa mort, de reformuler ses théories. En 1920, il introduit une deuxième topique, mais, contre Jung et quelques autres, il ne lâcha jamais sur l’étiologie sexuelle des névroses. Dès les premiers textes à l’adresse d’un public de non spécialistes, il définit la psychanalyse en rupture d’avec la médecine et la psychologie. À la demande qui lui est faite par la revue « Scientia » d’exposer ses travaux et de les situer par rapport aux diverses branches officielles de la science, il répond, en 1913, avec le texte : « L’intérêt pour la psychanalyse ». Il précise alors ce que la psychanalyse peut apporter à chaque discipline, et situe le savoir spécifique, et autonome de la psychanalyse dans l’épistémè de son temps. Il distingue, dans une première partie, l’intérêt pour la psychologie, puis dans une deuxième partie, l’intérêt pour les sciences non psychologiques.

8Dès la première phrase de la première partie la pratique analytique trouve son cadre : « un procédé médical qui tend à la guérison de certaines formes de nervosité (névroses) au moyen d’une technique psychologique » (Freud, 1983, p. 53).La dichotomie entre le normal et le pathologique sur laquelle repose tout l’édifice psychiatrique tombe :

On ne peut plus reprocher à la psychanalyse de transposer sur le normal des idées acquises sur le matériel pathologique. Elle apporte, ici et là, des preuves indépendamment les unes des autres et montre ainsi que les processus normaux, comme les processus dits pathologiques suivent les mêmes règles. (Freud, 1980, p. 55-56).

9Dans un autre texte à teneur autobiographique, « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique »,datant de 1914, Freud dessine les limites du savoir qu’il construit : « La psychanalyse n’a jamais eu la prétention de donner une théorie complète de la vie psychique de l’homme en général : elle demandait seulement qu’on utilisât ses données pour compléter et corriger celles qui avaient été obtenues par d’autres moyens » (Freud, 1914, p. 131).

10Trois préfaces accompagnent les successives rééditions des « Trois Essais sur la théorie du sexuel » publiées du vivant de Freud, entre 1909 et 1920. Elles exemplifient sa position à l’endroit de la théorie. Dans la préface à la troisième édition datée d’octobre 1914, il précise :

Après avoir observé durant dix années l’accueil et l’effet de ce livre, j’aimerais assortir sa troisième édition de quelques remarques préliminaires qui sont dirigées contre des malentendus et des exigences auxquelles je ne peux pas répondre. Qu’il soit donc avant tout souligné que cette présentation se fonde de bout en bout sur l’expérience médicale quotidienne, que je me propose d’approfondir et de rendre scientifiquement significative par les résultats de l’investigation psychanalytique. Les trois Essais sur la théorie du sexuel ne peuvent contenir rien d’autre que ce que la psychanalyse oblige à admettre ou permet de confirmer. C’est pourquoi il est exclu qu’ils se laissent jamais théoriser en une “théorie sexuelle” et, on peut le comprendre, exclu qu’ils prennent une quelconque position à l’égard de maints problèmes importants de la vie sexuelle. […] Dans cette troisième édition j’ai inséré de nombreux ajouts, mais j’ai renoncé à rendre ceux-ci reconnaissables par des signes particuliers comme dans la précédente édition4.

11Ces transformations émanent de ce que la pratique met en évidence, au cours des années, les évolutions continues, les transformations, non seulement, des symptômes mais des modes de production de ceux-ci et donc des modes de production des subjectivités. À nouveau dans le texte, « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique », de 1914, les limites internes de la psychanalyse tant dans sa pratique que dans sa théorie, se dessinent formellement,

Le premier objectif de la psychanalyse avait consisté à obtenir l’explication des névroses. Prenant pour point de départ les faits de la résistance et du transfert, nous avons réussi en tenant compte du troisième fait constitué par l’amnésie à établir la théorie du refoulement, à montrer le rôle que les pulsions sexuelles et l’inconscient jouent dans les névroses. La psychanalyse n’a jamais eu la prétention de donner une théorie complète de la vie psychique de l’homme en général : elle demandait seulement qu’on utilisât ses données pour compléter et corriger celles qui avaient été acquises et obtenues par d’autres moyens. (Freud, 1969, p. 131).

12La théorie, freudienne n’a jamais prétendu détenir un savoir globalisant, comme une théorie sexuelle ou une théorie subjective de l’homme.

13Je reviens à la deuxième partie du texte de 1913, « L’intérêt pour la psychanalyse »,l’anthropologie ne fait pas partie des « sciences non psychologiques » auxquelles Freud s’adresse, mais il aborde l’intérêt pour la sociologie, et de l’histoire des civilisations. C’est à nouveau l’occasion pour Freud de faire valoir la rupture entre, la pratique médicale et/ou psychologique qui abstraient le malade de son insertion dans un contexte, et la psychanalyse qui lui laisse la parole.

La psychanalyse a en vérité pris pour objet la psyché individuelle, mais au cours de l’investigation de celle-ci les fondements affectifs du rapport de l’individu à la société ne pouvaient lui échapper. Elle a découvert que les sentiments sociaux véhiculent régulièrement une part issue de l’érotique, dont la suracccentuation et la répression consécutive constituent la caractéristique d’un groupe de perturbations psychiques. […] D’autre part la psychanalyse découvre que les relations et exigences sociales participent à la production des névroses, dans la plus large mesure. Les forces qui provoquent la restriction des instincts et le refoulement des instincts du côté du moi résultent essentiellement de la souplesse des exigences sociales de la civilisation. La même constitution et les mêmes impressions infantiles, qui doivent conduire autrement à la névrose, ne provoqueront pas ce résultat, si une telle souplesse n’est pas présente, ou bien si de telles exigences ne sont pas posées par le cercle social pour lequel l’individu vit. (Freud, 1980, p. 92-93).

14Le souci permanent de Freud, de ne pas individualiser la névrose en tant que « pathologie » personnelle mais, de l’inscrire socialement, est trop souvent passé sous silence, dans les écrits cliniques, au bénéfice d’une version exclusivement limitée à la famille. La psychanalyse se doit donc de porter un éclairage sur les origines de nos grandes institutions culturelles5, de la religion, de la moralité, du droit et de la philosophie. La conclusion de Freud, à l’inverse de la position psychiatrique ne vise pas la stigmatisation des névroses mais, bien plutôt celle des institutions. « La connaissance des affections névrotiques des individus a rendu un bon service à la compréhension des grandes institutions sociales, car les névroses mêmes se révèlent comme des tentatives de résoudre individuellement les problèmes de la compensation du désir qui doivent être résolus socialement par les institutions » (Freud, 1980, p. 89).

15Freud n’a pas limité, comme nous venons de le voir, la production des névroses au seul contexte familial détaché du poids des institutions, morales, religieuses, juridiques, qui les régentent6. Il rejoint, peut-être, ce que les anthropologues ont été les premiers à reconnaître, le fait que la subjectivité a toujours été l’objet d’une production sociale, et qu’il n’y a jamais eu de subjectivité « naturelle » essentiellement montée par des schèmes organiques. Nous verrons, un peu plus loin un développement essentiel de Félix Guattari en 1985. Il concerne les effets d’uniformisation de la mondialisation des pratiques médiatiques, informatiques, consuméristes, qui agissent au niveau des multiplicités et des spécificités des productions sociales de subjectivité propres à chaque culture, à chaque société. Cette diversité qui a nourri les travaux des anthropologues depuis leurs premières recherches se trouve aujourd’hui en voie de nivellement massif sous la domination de ce que Guattari désignait comme : le capitalisme mondial intégré. Toute tentative d’intervention qui ne se situerait pas au niveau de cette complexité, peu prise en compte hors des apports de Deleuze et Guattari et de Lacan, se range du côté des armées d’agents producteurs de normalisation. Nous sommes agis, au quotidien et à notre insu par les messages des campagnes publicitaires, qu’elles soient médicales et/ou commerciales, pour nous transformer en consommateur actifs de produits nous permettant d’atteindre le mirage d’une société du mieux et du bien être obtenus grâce au progrès non plus de Dame Nature, mais de ceux des savoirs scientifiques. Ils pensent et savent pour nous.

Jacques Lacan

16Lors de son séminaire du 18 février 1970 il évoquait, déjà, clairement à partir de sa pratique cette universalisation de la culture. Fait rare, ce jour là, il s’appuie sur un exemple de sa pratique, l’analyse de trois médecins nés au haut Togo, dont il rapporte que :

leur inconscient était celui qu’on leur avait vendu en même temps que les lois de la colonisation, forme exotique, régressive du discours du maître face au capitalisme qu’on appelle impérialisme. Leur inconscient n’était pas celui de leurs souvenirs d’enfance – ça se touchait –, mais leur enfance était rétroactivement vécue dans nos catégories famil-iales. (Lacan, 1991, p. 104).

17Ce séminaire centré sur les productions de discours, au nombre de quatre, le discours du maître, le discours universitaire le discours de l’hystérique et le discours psychanalytique7, répond pour une part à l’enjeu du projet de ce numéro de la revue. Ainsi après avoir évoqué ces trois analyses de médecins natifs du haut Togo Lacan poursuit :

Ce n’est pas la psychanalyse qui peut servir à procéder à une enquête ethnographique. Cela dit, ladite enquête n’a aucune chance de coïncider avec le savoir autochtone, sinon par référence au discours de la science. Et malheureusement, ladite enquête n’a aucune espèce d’idée de cette référence, parce qu’il lui faudrait la relativiser. Quand je dis que ce n’est pas par la psychanalyse qu’on peut entrer dans une enquête ethnographique, j’ai surement l’accord de tous les ethnographes. Je l’aurai peut-être moins en leur disant que, pour avoir une petite idée de la relativation du discours de la science, c’est-à-dire peut-être une petite chance de faire une juste enquête ethnographique, il faut, je le répète, non pas procéder par la psychanalyse, mais peut-être, si cela existe, être un psychanalyste. (Lacan, 1991, p. 104-105).

18La nuance introduite ici, au niveau du « si cela existe, être un psychanalyse », est fondamentale car, comme il l’énoncera lui-même dans la « Conférence à Genève sur le symptôme » en octobre 1975, la psychanalyse « c’est tout autre chose que des écrits » (Lacan, 1975, p. 10).Il n’y a certainement pas plus, un être anthropologue qu’un être psychanalyste, il s’agit dans chaque situation de pratiques spécifiques qui engagent chaque praticien de façon fondamentalement différente au niveau de la demande. Par exemple, la demande d’analyse s’adresse au psychanalyste, mais c’est l’anthropologue qui porte sa demande auprès des populations étudiées.

19L’enseignement public de Lacan se déroula entre les années 1953 et 1980, sous la forme de vingt huit séminaires. Lors d’un certain nombre de Conférences, faites à l’étranger ou avec des publics choisis, tels les étudiants en philosophie en 1966, ou au Collège de Médecine cette même année, il développe des questions inédites. Elles furent des tribunes, un peu comme le fut pour Freud la demande de la revue Scienca, où il définit la position de la psychanalyse à l’endroit des autres champs du savoir. La place de Freud, centrale lors des premières années intitulées, « Retour à Freud… », ne s’estompera pas. Contrairement, à ce que certains soutiennent arguant de sa curieuse opération trans-langue avec la création du néologisme de l’une-bévue sur le concept central de la psychanalyse, l’Unbewust, Lacan poursuivra, en langue française, la recherche entreprise par son devancier.L’adresse à un public étranger à son séminaire introduit chez Lacan, comme chez Freud, des formulations différentes de celles de ses séminaires.

20L’introduction de l’intervention au Collège de Médecine souligne ce changement. Lacan n’avait jamais eu à traiter directement dans son enseignement de la place de la psychanalyse dans la médecine. Il la qualifie ici d’extra-territoriale, et considère qu’elles auront à trouver, chacune, leur place dans le contexte,

d’accélération que nous vivons quant à la part de la science dans la vie commune. […] C’est dans la mesure où les exigences sociales sont conditionnées par l’apparition d’un homme servant les conditions d’un monde scientifique que, nanti de pouvoirs nouveaux d’investigation et de recherche, le médecin se trouve affronté à des problèmes nouveaux. Je veux dire que le médecin n’a plus rien de privilégié dans l’ordre de cette équipe de savants diversement spécialisés dans les différentes branches scientifiques. C’est de l’extérieur de sa fonction, nommément dans l’organisation industrielle, que lui sont fournis les moyens en même temps que les questions pour introduire les mesures de contrôle quantitatif, les graphiques, les échelles, les données statistiques par où s’établissent jusqu’à l’échelle microscopique les constantes biologiques et que s’instaure dans son domaine ce décollement de l’évidence de la réussite qui corresponde à l’avènement des faits. (Lacan, 1966a, p. 38-39).

21La psychanalyse,qui n’est pas la médecine, ne peut pas aujourd’hui se croire protégée de l’imprégnation décrite ici par Lacan, d’autant que les médias, la publicité, les différents pouvoirs politiques n’ont fait, depuis 1966, que renforcer ce qui se mettait alors en place. L’anthropologie échappe t-elle, elle-même, à la commande sociale de contribuer à lutter contre toutes les formes de malaises sociaux ? Les symptômes sociaux d’aujourd’hui, copieusement alimentés par les idéaux scientifiques faisant miroiter une normalité heureuse, accessible si l’on suit leurs prescriptions, sont trop peu questionnés dans leur dépendance à ces idéaux. Cette offre infinie, que le monde scientifique déverse entre les mains du médecin comme agents thérapeutiques nouveaux, produit des effets sur la relation de la médecine avec le corps. Pas seulement de la médecine, mais de tout ce que les médias et les nouveaux experts du bien-être du corps diffusent comme techniques, et pratiques mondialisées. C’est la dimension du plaisir8 qui est ici proposée, le corps tel qu’il est imaginé dans la médecine, « le corps dans son registre purifié ». (Lacan, 1966a, p. 42)

22 Lacan a qualifié le rapport de la médecine au corps de rapport épistémo-somatique qui exclue radicalement la dimension de la jouissance. L’usage des toxiques, légaux sous forme de tranquillisants largement distribués par le corps médical sous la double pression de la demande des « malades » et de celle des laboratoires pharmaceutiques, et des illégaux, qualifié de manière policière de toxicomanie, est déjà, en 1966, décrit par Lacan. Le médecin, mais aussi le psychanalyste, qu’ils le veuillent ou non sont intégrés au mouvement mondial de l’organisation d’une santé qui devient publique et qui est l’objet d’un intérêt économique et politique. Lacan conserve l’espoir, en 1966, que la psychanalyse avec la demande de l’analysant, avant tout demande de savoir, et la prise en compte de la jouissance du corps, maintienne l’héritage de ce qu’était l’antique fonction sacrée du médecin. En 1972, à Milan, Lacan ironise sur la prétention des psychanalystes à vouloir le bien de l’être humain, et l’aider à guérir. Guérir de quoi ? De quelle maladie souffre t-on, questionne t-il ? « Au nom de quoi est-ce qu’on se considère comme malade ? En quoi un névrosé est plus malade qu’un être normal dit normal ? » (Lacan, 1972, p. 38). L’apport de Freud est mis en avant pour répondre que, la névrose « est strictement insérée quelque part dans une faille qu’il nomme, qu’il désigne parfaitement, qu’il appelle sexualité, et il en parle d’une telle façon que ce qui est clair, c’est justement… c’est ce dans quoi l’homme n’est pas du tout à son aise » (Lacan, 1972, p. 38).

23Je souligne l’utilisation faite ici de ce mot, « l’homme », peu usité dans le champ de l’analyse. L’échange en 1966 avec les étudiants en philosophie conduit Lacan à justifier sa prévention à l’endroit de ce mot. Un des participants ayant posé cette question : « la psychanalyse peut-elle fonder une anthropologie ? », la réponse ne laisse aucune ambiguïté :

L’anthropologie la meilleure ne peut aller plus loin que de faire de l’homme l’être parlant. Je parle moi-même d’une science définie pas son objet. Or le sujet de l’inconscient est un être parlé, et c’est l’être de l’homme ; si la psychanalyse doit être une science, ce n’est pas là un objet présentable. En fait la psychanalyse réfute toute idée jusqu’ici présentée de l’homme. Il faut dire que toutes, tant qu’elles fussent, ne tenait plus à rien dès avant la psychanalyse. L’objet de la psychanalyse n’est pas l’homme ; c’est ce qui lui manque, - non pas manque absolu, mais par manque d’un objet. Encore faut-il s’entendre sur le manque dont il s’agit, c’est celui qui met hors de question qu’on en mentionne l’objet. Et, un peu plus loin évoquant que c’est l’homme qui constitue l’unité des sciences humaines, il ironise sur la compréhension des interprétations que celle-ci propose : Elle fait sourire d’un certain usage de l’interprétation, comme passez-muscade de la compréhension. Une interprétation dont on comprend les effets, n’est pas une interprétation analytique. Il suffit d’avoir été analysé pour savoir cela. (Lacan, 1966b, p. 12).

24Ce qui circule entre l’analyste et l’analysant outre toutes les sensations corporelles, trop souvent oubliées, se fait à partir de mots et de leurs effets, incorporels9. L’interprétation se fait avec des mots. Quel est donc le statut des mots en jeu dans la pratique telle que Lacan la soutient dans son enseignement ? En avril 1971 il est à Tokyo invité par l’éditeur Kobundo, pour la publication de la traduction japonaise des « Écrits ».Dans le cadre d ‘une longue conférence devant le public japonais, il évoque son histoire analytique, avec l’IPA, sa fondation de l’École freudienne et les grandes lignes de ce que fut son enseignement jusqu’aux années 1970. Il met en garde les éventuels lecteurs de Freud d’une lecture influencée par les préjugés psychologiques qui substantifient l’inconscient. Cette substantification fait oublier qu’on ne parle en psychanalyse que de choses qui sont des mots. « Sous les figures du rêve il y a des mots, les pensées se font en mots » (Lacan, 1971, p. 25).Ces choses qui sont des mots se concrétisent, en 1975, dans la Conférence à Genève sur le symptôme. Lacan produit le néologisme « motérialisme », pour désigner ce qui est en jeu dans la pratique analytique, « C’est toujours à l’aide de mots que l’homme pense. Et c’est dans la rencontre de ces mots avec son corps que quelque chose se dessine »(Lacan, 1975, p. 12).Ce motérialisme vient spécifier non pas une conception linguistique du langage mais ce qui dès la naissance va se nouer d’une façon singulière pour quelqu’un, la façon dont avec sa langue maternelle l’inconscient est noué. En homophonie avec la lallation du bébé le mot « lalangue »vient désigner la seule dimension qui opère dans l’interprétation analytique.

Lalangue a été parlée et aussi entendue pour tel et tel dans sa particularité, que quelque chose ensuite ressortira en rêves, en toutes sortes de trébuchements, en toutes sortes de façons de dire. C’est, si vous me permettez d’employer pour la première fois ce terme, dans ce “motérialisme” que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de se sustenter que ce que j’ai appelé tout à l’heure le symptôme. (Lacan, 1975, p. 5).

Félix Guattari

25Le psychanalyste Félix Guattari fut membre de l’École Freudienne, analysant de Lacan, partenaire de Jean Oury fondateur de la clinique de La Borde10 et de la mise en place de la psychothérapie institutionnelle. La dimension pragmatique a toujours été centrale dans les productions de Félix Guattari. L’invention théorique au cœur de sa pratique institutionnelle se démarque très tôt de l’épistémologie scientifique classique. Ainsi, en débat avec des philosophes qui lui demandent de situer son expérience institutionnelle par rapport aux sciences humaines et en rapport avec la philosophie, il précise que son objet n’est pas fondamentalement d’ordre théorique. Puis, il s’inscrit en faux contre le projet de certains philosophes de lever la difficulté de leur position d’extériorité à l’endroit de la pratique pour préconiser le développement d’une psychanalyse uniquement théorique. Guattari rejette cette attitude qui :

n’est pas sans impliquer une certaine méconnaissance, voire un certain mépris, des problèmes concrets de la psycho-pathologie. Il est clair que le champ théorique, tout en requérant une exigence de cohérence qui lui est spécifique, ne saurait demeurer coupé du champ pragmatique. En fait elle ne saurait mener qu’à un dessèchement de la production théorique elle-même. (Guattari, 2003, 86-87).

26Dès la rencontre de Félix Guattari, en 1969, et de Gilles Deleuze se noue un long dialogue et un compagnonnage d’écriture à quatre mains. Quatre ouvrages11 fondamentaux seront publiés, entre 1972 et 1991. Jusqu’à sa mort, l’été 1992, Félix Guattari n’aura eu de cesse d’appeler à un renouvellement institutionnel des pratiques. L’invention de nouveaux modes de vie dans la prise en charge des patients fait appel à une créativité comparable à celle de l’artiste. Tant dans sa pratique que dans ses livres et ses nombreuses conférences à travers le monde il maintint toujours plus l’accent sur la subjectivité en tant que production conjuguant des instances individuelles, collectives et institutionnelles. Les ouvrages écrits à quatre mains ne sont pas des ouvrages de savoirs constitués, « L’Avant-Propos » à « Mille Plateaux » précise : que le livre n’est pas composé de chapitres, mais de “Plateaux”,qui peuvent être lus indépendamment, les uns des autres. Dès l’introduction l’objet livre tel que nous le connaissons, objet traitant d’un sujet, est réfuté. L’écriture, la construction sont en homologie avec le « travail des matières diversement formées »,datées et animées de vitesses différentes. 

On ne demandera jamais ce que veut dire un livre, signifié ou signifiant, on ne cherchera rien à comprendre [je souligne], dans un livre, on se demandera avec quoi il fonctionne, en connexion de quoi il fait ou non passer des intensités, dans quelles multiplicités il introduit et métamorphose la sienne, avec quels corps sans organes il fait lui-même converger le sien. (Deleuze et Guattari, 1980, p. 10).

27Les écrits de Guattari et Deleuze placent le lecteur dans une position expérimentale et/ou esthétique comme peut le faire une performance et non dans la position requise pour l’acquisition d’un savoir formel. Le dernier opus de Guattari, Chaosmose (1992), s’ouvre avec un chapitre intitulé : « De la production de la subjectivité », qui rassemble à ce qui, au fil des années, s’est précisé :

Ma perspective consiste à faire transiter les sciences humaines et les sciences sociales des paradigmes scientistes vers les paradigmes éthico-esthétiques. La question n’est plus de savoir si l’Inconscient freudien ou l’inconscient lacanien apportent une réponse scientifique aux problèmes de la psyché. Ces modèles ne seront plus considérés qu’à titre de production de subjectivité parmi d’autres, inséparables tant des dispositifs techniques et institutionnels qui les promeuvent que de leur impact sur la psychiatrie, l’enseignement universitaire ou les mass media… D’une certaine façon plus générale, on devra admettre que chaque individu, chaque groupe social véhicule son propre système de modélisation de subjectivité, c’est-à-dire une certaine cartographie faite de repères cognitifs mais aussi mythiques, rituels, symptomatologiques à partir de laquelle il se positionne par rapport à ses affects, ses angoisses et tente de gérer ses inhibitions et pulsions. (Guattari, 1992, p. 24).

28Guattari emprunte un certain nombre de notions, d’expressions, pour forger ses « métamodélisations » temporaires. Ainsi, l’expression de Mikhaïl Bakhtine, « la subjectivité est plurielle et polyphonique» (Guattari, 1992, p. 12), vise à déboulonner toute domination d’une instance sur les autres selon une causalité univoque. L’importance du langage, phénomène social reste insuffisante, et n’est pas essentielle, pour justifier le caractère social de la production de subjectivité qui n’a rien d’une singularité individuelle.

29La vie et le travail dans la clinique de La Borde avec les malades qui relèvent plus du champ de la psychose que de celui des névroses ont inscrit Guattari dans une autre position que celle de Freud et d’un Lacan. Militant politique depuis son adolescence Guattari a eu recours à des expériences et des champs de savoir autres que ceux de la philosophie, de la linguistique, de la logique, et de la psychopathologie.

30Les productions de subjectivité de l’époque de Freud et l’inconscient tels qu’il les théorisa conviennent-ils encore aux conditions actuelles de production de subjectivité du XXIème siècle ? Cette question n’est pas d’ordre spéculatif, c’est une question de modélisation qui conduit à évaluer l’utilité des concepts analytiques et leur mode opératoire. Les utilise t-on comme grille de lecture globale12, exclusive, à prétentions scientifique, ou comme instruments partiels, entrant en composition avec d’autres, le critère ultime étant d’ordre fonctionnel ?

31Jusqu’à ses derniers travaux de 1992 ces questionnements alimentent les recherches de Guattari. Recherches de métamodélisation qui renvoient non à des mathèmes, ou à des concepts taillés dans le marbre, mais à ce qu’il qualifie de récit théorique. Ce récit engendre des ritournelles, les paramètres capables d’induire ce que sont les constellations ontologiques auxquelles on a affaire. (Guattari, 1992, p. 70).

32Pour ne pas conclure ce court panorama des successifs changements de position de praticiens de l’analyse qui participèrent à l’actualisation de la théorie et de la pratique en tenant compte du permanent changement des coordonnées sociales, politiques et culturelles actif dans les processus de subjectivation, je laisserai la parole à Félix Guattari. Je vise ici à faire valoir que, comme toute pratique, la psychanalyse ne peut demeurer celle que Freud inventa, avec un certain nombre d’autres personnes, à la fin du XIXé siècle. Il n’eut de cesse, comme ses successeurs, Lacan, Guattari, de transformer sa théorie. Le rapport aux sciences affines a lui même évolué depuis Freud. Une constante persiste, elle concerne la dimension créatrice de la pratique. Elle ressortit plus d’un paradigme esthétique13, comme l’a soutenu très justement Félix Guattari, que scientifique.

33Lors de son dernier entretien, au Japon en janvier 1992 avec Uno Kuniichi, professeur de littérature française à l’université de Tokyo, Félix Guattari est interrogé sur les effets du vieillissement et de la résignation dans la pratique. Guattari ne répond pas à partir d’un savoir formel mais, comme dans une cure, il intervient dans l’immanence du contexte de leur échange :

Tu vois, je ne pars pas d’un corpus conceptuel tout constitué, à partir duquel je trouverai des réponses à chaque situation. Quand je te parle, je pars de rien. S’il me revient la ritournelle des flux, des phylums machiniques, des univers de référence, des territoires existentiels, c’est d’une part parce que tu m’en parles, et d’autre part parce que ça vient là. Mais tu serais un chaman d’Okinawa, on pourrait partir d’autres catégories. Ou tu serais un malade délirant, on partirait des instruments sémiotiques qui émergent. C’est très important, ça, pour refonder une perspective schizoanalytique dans les cures : partir d’une “tabula rasa”, partir d’une chaosmose, avec le risque qu’il n’y ait rien qui se produise. Ça existait déjà dans la théorisation du corps sans organes, que le corps sans organes devienne cancéreux, catastrophique, que la ritournelle devienne mécanique, une répétition vide. […] Mon souci de toujours, c’est de détacher la subjectivité de l’individuation, et donc de travailler sur une ligne de subjectivation partielle. La subjectivité est toujours partielle. Elle peut être hantée par une totalisation, par un corps sans organes qui va lui donner à la fois de l’unité et de l’abolition. […] Et la subjectivité, elle est au carrefour de toutes ces composantes hétérogènes. Alors il y a une perspective de corps sans organes, d’abolition chaosmique, qui donne la consistance globale à cette constellation d’univers, mais il n’y a pas d’unité préétablie qui dit, voilà, je suis le sujet qui regroupe toutes ces composantes. L’individu est au carrefour, au terminal (pour reprendre une expression informatique) de ces composantes hétérogènes et partielles. (Guattari, 2002-2003, p. 74-75).

34Bibliographie

35Ouvrages :

36ATTAL, José, La passe à plus d’un titre. La troisième proposition d’octobre de Jacques Lacan, Paris : L’Unebévue éditeur, 2012.

37DELEUZE, Gilles, GATTARI, Félix, Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris : Editions de Minuit, 1980.

38FREUD, Sigmund, Cinq leçons sur la psychanalyse. Suivi de, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique. Traduction Yves Le Lay, Paris : Petite bibliothèque Payot, 1969.

39FREUD, Sigmund, L’intérêt pour la psychanalyse, présenté, traduit et commenté par Paul-Laurent Assoun, Paris : Retz-C.E.P.L., 1980.

40FREUD, Sigmund, Trois essais sur la théorie de la sexualitié. Traduit de l’allemand par B. Reverchon-Jouve, Paris : N.R.F. Gallimard, 1923.

41GUATTARI, Félix, Psychanalyse et transversalité. Essais d’analyse institutionnelle, Paris :La Découverte, 2003.

42GUATTARI, Félix, Chaosmose, Paris : Galilée, 1992.

43LACAN, Jacques, Le séminaire livre XVII. L’envers de la psychanalyse, Paris :Seuil, 1991.

44Périodiques :

45GUATTARI, Félix, « Entretien avec Uno Kuniichi », Chimères, n° 48, Paris : Hiver 2002-2003, p. 69-94.

46L’UNEBEVUE, Un jour sans Freud, n° 25, Paris : L’Unebévue éd., juin 2008.

47Documents électroniques :

48GUATTARI, Félix, Singularité et complexité, Paris : Séminaire 22/01/1985. Disponible en ligne : site Chimères : www-revue –chimeres.fr/semi.htlm.

49Sur le site de l’ELP, rubrique « pas-tout Lacan » (http://www.ecole-lacanienne.net/fr/p/lacan) :

50LACAN Jacques, Psychanalyse et médecine, Paris : 16/02/1966a.

51LACAN Jacques, Réponses à des étudiants en philosophie sur l’objet de la psychanalyse, Paris : 19/02/1966b.

52LACAN Jacques, Petit discours aux psychiatres, Paris : 10/11/1967.

53LACAN Jacques, Le discours psychanalytique, Milan : 12/05/1972.

54LACAN Jacques, Conférence à Genève sur le symptôme, Genève : 4/10/1975.

55LACAN Jacques, Préface à l’ouvrage de Robert Georgin, Paris : Cahiers Cistres,1977.

Notes   

1  Le titre du présent texte renvoie aux propos de Félix Guattari (1985, p. 3) : « L’existence n’est pas quelque chose qui se produit par la science, ce n’est pas quelque chose qui s’analyse dans la science. L’existence peut être repérée, cartographiée, et peut-être implique t’elle fondamentalement pour sa promotion, pour son repérage et pour sa production quelque chose qui est foncièrement antagoniste au traitement discursif qui relève des procédures objectivistes. C’est ce que j’appelle une dimension de cartographie existentielle ».

2  Contrairement à Freud qui visait d’inscrire sa découverte dans le domaine scientifique de son époque, Lacan au cours de son enseignement, établit une position subtile à l’endroit de la science. Par exemple en 1972 il est à Milan pour une Conférence intitulée, « Le discours psychanalytique », il expose son recours aux structures de la logique mathématique pour définir ce dont il s’agit dans le discours analytique. « Le discours scientifique est finaliste, tout à fait au sens du fonctionnement. […] L’idée même de la conservation de l’énergie est une idée finaliste… celle aussi de l’entropie, puisque justement, ce qu’elle montre, c’est vers quel frein ça va nécessairement. Ce qu’il y a de changé, c’est qu’il n’y a pas de finalisme, justement pour ça : que ça n’a aucune espèce de sens » (Lacan, 1972, p. 8).

3  Celles qu’il évoque dans sa « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique », texte écrit en 1914. Le passage en question intervient après que Freud eut rappelé que Breuer n’avait pas du ignorer, dans son traitement cathartique responsable de la disparition des symptômes de ses patientes hystériques, les indices témoignant en faveur de la motivation sexuelle du transfert mais, il n’en avait pas poursuivi l’exploration. Alors que la conviction de la nouveauté et de l’originalité de l’étiologie sexuelle des névroses s’accompagne, pour Freud, d’un combat qui creuse le vide autour de lui, il lui revient certains détails qui le troublent. Il écrit : « L’idée dont j’avais assumé la responsabilité ne m’était nullement personnelle. Je la devais à trois personnes dont les opinions avaient droit à mon plus profond respect, à Breuer lui-même, à Charcot et au gynécologue de notre Université, Chrobak, un de nos médecins les plus éminents » (Freud, 1969, p. 77).

4  Sigmund Freud, « Trois essais sur la théorie de la sexualité » (Traduction fautive !) Traduit de l’allemand par B. Reverchon-Jouve, NRF Gallimard, 1923, p. 7.

5  Comme le fera Michel Foucault depuis son « Histoire de la Folie à l’âge classique » jusqu’au son dernier Cours au Collège de France en 1983-1984, « Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II ».

6  Ce qui n’a pas empêché un certain nombre de courants analytiques mâtinés de médecine et de morale de focaliser leur pratique dans une dimension familialiste.

7  Et d’un cinquième introduit dans le cadre d’une Conférence intitulée, Du discours psychanalytique, tenue, en mai 1972, à Milan. Il intitule ce cinquième discours de « discours capitaliste ». « […], la crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte ». (Lacan, 1972, p. 10).

8  Lacan rappelle dans ce même texte : « que le plaisir est une barrière à la jouissance. [..] Que nous dit-on du plaisir ? que c’est la moindre excitation, ce qui fait disparaître la tension, la tempère le plus, donc ce qui nous arrête nécessairement à un point d’éloignement, de distance très respectueuse de la jouissance. Car ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s’éprouve, est toujours de l’ordre de la tension, du forçage, de la dépense, voir de l’exploit. Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence à apparaître la douleur, et nous savons que c’est seulement à ce niveau que peut s’éprouver toute une dimension de l’organisme qui autrement reste voilée ». p. 46.

9  Lacan introduira, à la suite des travaux de Foucault, Deleuze et Guattari, les Incorporels des vieux Stoïciens dans sa théorisation des dernières années.

10  Au milieu des années 1950, avec la création de La Borde, c’est une aventure institutionnelle révolutionnaire qui se met en place à laquelle le jeune Félix Guattari contribuera activement.

11  « L’Anti-Œdipe », 1972 ; « Kafka – Pour une littérature mineure »,1975 ; « Mille Plateaux », 1980 ; « Qu’est-ce que la philosophie ? »,1991.

12  Dans leur application dans le champ social, tant au niveau des travailleurs sociaux que des institutions de prise en charge des enfants, et/ou des recherches en sciences humaines, il est évident qu’ils sont devenus des outils d’évaluations au service du contrôle social.

13  On peut consulter à ce sujet le livre de José Attal (2012).

Citation   

Françoise JANDROT, «L’existence n’est pas scientifique», Cultures-Kairós [En ligne], paru dans Les numéros, mis à  jour le : 08/09/2015, URL : http://revues.mshparisnord.org/cultureskairos/index.php?id=1022.

Auteur   

Quelques mots à propos de :  Françoise JANDROT

Françoise JANDROT est docteure en sociologie de l’urbain(Université Paris X Nanterre). Psychanalyste et membre de l’École lacanienne de psychanalyse, elle est également co-responsable des Cahiers de l’Unebévue.